Colonie pénitentiaire de Tramariglio (Alghero) Ph: Shardan Art Web
Colonia penale di Tramariglio (Alghero) Ph: Shardan Art Web

Roberto dit « Pissuri »

La langouste est une star en Sardaigne. Elle a ses doubles pages dans la Nuova Sardegna, où des chefs poilus des avant-bras proposent de nouvelles manières de les accommoder, et son vin blanc éponyme, L’aragosta, frizzante ou pas, à mon avis tout juste bon à finir noyé dans le Campari.

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Pourtant pendant longtemps la langouste n’était pas pêchée, car les sardes n’avaient que dédain pour la mer, comme le raconte l’écrivain Giuseppe Dessì dans un beau documentaire en noir et blanc de 1963, intitulé Sardegna, un itinerario nel tempo : « Bizarrement, les habitants de Castelsardo ne sont pas des pêcheurs, et n’ont pas de bateau. Ceux-ci appartiennent aux ponzesi (les habitants de l’île de Ponza dans la baie de Naples) qui viennent sur les côtes sardes pêcher la langouste et se sont installés dans un bourg au pied de la ville fortifiée. Les habitants vivant à l’intérieur des murs, sardes à 100%, n’approcheraient pas même un doigt de la mer. Ils sont paysans, bergers, et fabricants de paniers ».

La première fois que je rencontre Luciano,  Katia lui a confié cinq petites langoustes qui avaient eu le malheur de décongeler suite au passage d’une femme de ménage ayant éteint le frigo sans le vouloir. Il faut savoir qu’une des grandes différences entre l’Italie et la France réside dans l’imaginaire lié au frigo, qui tel une lampe semble chez nos amis transalpins un outil extérieur à la cuisine, ayant son interrupteur assigné, souvent à vue derrière la gazinière, au risque de briser la chaîne du froid. Tandis qu’en France il est ce grand placard à bouffe intégré à l’habitat courant.

Ce soir-là Luciano a ainsi mis à profit les aléas de cet interrupteur, qui a peut-être été conçu par les architectes d’intérieur tramontains comme un prétexte à organiser des dîners entre amis, pour préparer un magnifique plat de linguine aux langoustes qui a rassemblé quelques amis d’enfance, car ici à Alghero, tout le monde se connaît. Et si je vous raconte cela, de façon je l’admets légèrement digressive, c’est qu’au cours de cette soirée Luciano m’a confié qu’il avait une histoire importante à ajouter à la bibliothèque des histoires vraies de Sardaigne, celle de son ami Roberto, dit Pissuri :

Un jour, Roberto a enfilé une robe de bure à la franciscaine et pieds nus s’est mis à marcher. Il s’est d’abord dirigé vers les collines de Monteleone, jusqu’à Villanova. Il est resté un peu là-haut, les gens cherchaient à l’aider, à lui donner de l’argent, mais lui refusait tout, sauf un bout de pain pour vivre, l’argent il le jetait par terre.

Il a ensuite bifurqué jusqu’à Tormana, puis est arrivé à Porto Torres, ce port du nord de l’île d’où traditionnellement les sardes émigrent pour trouver du travail sur le continent. Sans billet, sans rien, il est monté sur un ferry, et personne ne lui a fait la moindre remarque.

Il a débarqué à Florence et s’est installé à Ponte Vecchio. Les gens le dévisageaient, car il a toujours eu un visage particulier, un peu médiéval, avec ses traits à la serpe. Il y est resté une dizaine de jours, puis une connaissance lui a payé le billet pour rentrer en Sardaigne.

Après ce minuscule voyage, il a rejoint les collines au nord d’Alghero, à Monte Doglia. Là-bas il y avait des bunkers du temps de la guerre, des abris anti-aériens laissés en friche, en prévision de l’invasion américaine. On en trouve un peu partout sur la côte, reliés par des couloirs dans lesquels devaient dormir les soldats, avec couchettes aménagées.

Il s’est à vivre là-dedans, dans deux de ces cellules, comme un moine. Un jour je suis allé le voir avec un bout de shit, et je lui ai demandé s’il fumait encore. Il m’a dit que si, e come ! Alors avec les amis on a pris l’habitude de monter le rejoindre, on avait tous vingt ans à peu près, lui était un peu plus âgé, on apportait à boire et à manger, il ne voulait jamais d’argent.

Cette situation a duré deux ou trois ans, puis il a rejoint le monastère bénédictin de San Pietro di Sorres, à environ une heure d’auto d’Alghero. Il y est resté une année et j’y suis allé une fois ou deux, manger avec lui et les frères dans la salle commune. Il ne parlait à personne, la religion de Pissuri était trop différente.

Ensuite au lieu de retourner à Monte Doglia dans les abris anti-aériens, il s’est installé dans une grotte sur la route de Bosa, dans un lieu qu’on appelle les Crocci. Le point de vue sur la mer était magnifique, l’intérieur était divisé en deux, un coin où dormir et un salon où faire du feu. Surtout il y avait un ruisseau qui sortait de la montagne, avec une eau très froide où on allait se passer la tête pour tenter de se réveiller. A l’époque on fumait du matin au soir, l’endroit était merveilleux, il y avait peu de voitures encore. Je rentrais chez moi complètement high.

Roberto a dû vivre aux Crocci au moins cinq ou six ans. Puis les choses ont changé, il est devenu méfiant puis vraiment parano, et a fini par se fâcher avec nous tous, qui étions ses amis, car il s’était mis à cultiver la marijuana et à vouloir faire de l’argent, peut-être pour payer sa dette. Car il avait repris contact avec son ancienne bande, celle d’avant qu’il devienne ermite. Ou bien c’était eux qui étaient venus le chercher.

À l’époque ils squattaient une bergerie qu’on appelait l’Ovile, sur la route de Capo Caccia, pas loin de la plage de Tramariglio. Une ancienne colonie de travail du temps de Mussolini. Là-bas déjà ils plantaient de la marijuana, et toutes les drogues circulaient. L’héroïne venait d’arriver sur Alghero et faisait des ravages, car c’était déjà une ville touristique dans les années 70, ce qui amenait toutes formes de commerce. On a eu nos premiers morts, et aussi le premier cas de SIDA en Italie, le fils d’un couple de toxicomanes.

 

À peine en-dessous de l’Ovile, de l’autre côté de la route, de belles maisons secondaires s’étaient construites, comme celle du directeur de la prison de l’Asinara, l’île où Toto Riina était incarcéré, et où les juges Falcone et Borselino étaient en train de rédiger le procès de la mafia à venir. Et parmi ces maisons il y avait celle du général Giuseppe Santovito, le chef des services secrets italiens.

Une nuit qu’ils étaient bien allumés, défoncés à tout ce qu’on peut imaginer, la bande est entrée dans la maison et ils ont volé ce qu’ils ont trouvé : des armes de collection, mais en réalité pas grand-chose. Rien n’était planifié, c’était juste comme un jeu imbécile, un défi qu’ils s’étaient lancé.

Ils ont été vite attrapés, arrêtés, mis en prison à Sassari. Les policiers qui menaient l’enquête ont cherché l’élément le plus fragile du groupe, le plus malléable, et ils ont compris que c’était Pissuri. Alors ils lui ont mis la pression et non seulement il a tout avoué mais il a donné les noms des gens présents cette nuit-là.

En échange de ces informations, lui a été libéré, tandis qu’eux ont fait quelques années de prison. Et c’est juste après sa libération que Roberto a choisi de se dépouiller de tout et de prendre la route. Je crois qu’il avait besoin d’expier sa faute, de se repentir à sa manière.

Il y a quelques années je l’ai croisé qui marchait sur le bord de la route de Bosa. Il semblait comme sorti d’un tableau de Jérôme Bosch, un fou tout chauve avec une barbe énorme, aux yeux hagards, exorbités. Je me suis arrêté et j’ai d’abord compris qu’il ne me reconnaissait pas. Je lui ai dit que c’était moi, Luciano. Alors il s’est mis à parler, à dire des choses horribles sur des personnes que je connaissais. Je me suis dit qu’il avait totalement perdu la tête, et ça m’a peiné. J’ai vu aussi qu’il avait du mal à marcher, car à l’époque de la grotte il avait eu un AVC, je lui avais proposé de l’emmener à l’hôpital mais il avait refusé, et le côté droit était resté bloqué.

tramariglio barca

La dernière fois que je l’ai vu, j’étais à moto et lui encore au bord de la route. Je me suis arrêté, et pour rire je lui ai dit : Documenti ! Vos papiers ! Je ne sais pas s’il m’a reconnu, mais avec sa béquille il s’est mis à me frapper. Je suis parti en le traitant de fou. Depuis il n’est plus réapparu, je ne sais pas s’il est mort ou vif, et ça me fait de la peine car Roberto a fait partie de mon existence pendant toutes ces années. On parlait, on échangeait, il n’était pas dogmatique, il lisait de tout, c’était un gars admirable. J’espère qu’un jour il trouvera la paix.

Luciano Mura

Enregistrement et texte de Fran¢ois Beaune
Septembre 2025

Transcription en langue italienne

 

 

Trasparenza