La Sardaigne est traditionnellement une terre d’émigration, où dans l’imaginaire collectif italien les hommes partent s’embaucher dans les usines de la Fiat à Turin, ou bien s’engagent dans l’armée ou partent encore plus loin en Allemagne ou aux Etats-Unis, travailler dur pour se construire un avenir.
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Mais on oublie parfois les métiers qualifiés et le nombre impressionnant d’étudiants qui ont quitté l’Italie, comme le raconte l’écrivain Alessandro de Roma, par ailleurs enseignant de philosophie et d’histoire dans un lycée de Sassari, au début de cette histoire qui se déroule dans les années 90:
Après mes études de philosophie à l’université de Cagliari, comme je ne trouvais pas de travail, j’étais parti à l’étranger, en Angleterre où j’ai vécu quelques années.
Comme la Sardaigne me manquait, je suis rentré, mais il était toujours aussi difficile de trouver un poste d’enseignant. Alors je me suis résolu à passer une annonce dans le journal, pour qui voudrait suivre des leçons privées de philosophie et c’est là qu’un monsieur m’a répondu, que je n’ai pas oublié depuis.
Il devait être dans sa soixantaine, alors que moi j’avais 26 ou 27 ans. Il s’était inscrit à l’Université pour suivre les cours de philosophie, mais il avait une telle soif de connaissance que la fac ne lui suffisait pas. Il m’expliqua qu’il souhaitait qu’on se voie tous les jours si possible, et c’est moi qui ai dû limiter le nombre de leçons par semaine. La journée il se rendait dans les amphis, et certains soirs il venait à la maison continuer son apprentissage. Mais ce n’était encore pas assez pour lui, et il me demandait souvent si je ne connaissais pas des gens comme moi qui pourraient lui donner d’autres leçons supplémentaires.
Cette situation a bien duré deux ans. Au début, j'étais embarrassé, car je me demandais ce que moi je pouvais lui enseigner de plus que l’Université, sans parler de tous les livres qu’il lisait. Mais lui était enthousiaste, il n’arrêtait pas de poser des questions, il s’étonnait de chaque chose que je lui disais, s’émerveillait quand il comprenait un détail de l’œuvre de Kant, voyait cela comme une porte qui s’ouvrait devant lui vers un nouvel univers.
Il payait ponctuellement chaque leçon, et non seulement il payait bien, mais en plus il me demandait parfois d’augmenter mes tarifs, car il trouvait que les cours n’étaient pas assez payés, que je méritais plus. Pour moi il était clair que cet homme n’avait pas besoin d’argent, qu’il était même à l’aise financièrement, mais sa générosité me touchait.
Par contre, dès qu’il entrait dans la pièce, il n’y avait ni politesses, ni manières. Il me rappelait simplement où en était arrivée la conversation en suspens, et on reprenait nos échanges comme si de rien n’était. Il ne souhaitait pas gâcher une seule seconde, et nous ne parlions que de philosophie, sauf un jour où venant prendre sa leçon il m’a trouvé malade, toussant un mauvais rhume. C’est la seule fois selon moi où il s’est permis de me donner son opinion à lui, et c’est certainement pour cela que je m’en souviens si bien. Il m’a simplement dit de manger un oignon cru si je voulais guérir. J’ai suivi son conseil, mais ça n’a pas marché.
Et puis un jour un travail stable s’est présenté à moi, à plein temps. J’ai donc dû mettre fin à nos leçons, car les deux additionnés m’auraient pris trop de temps. Il s’est dit désespéré par ce qu’il a appelé un coup du sort, et m’a réclamé avec insistance de lui trouver un voire plusieurs remplaçants. J’ai donc passé quelques coups de fil et lui ai donné certains contacts.
Les mois et les années suivantes, j’avais ainsi de ses nouvelles par tous les amis qui lui donnaient des cours particuliers, chaque jour de sa vie. Sa boulimie de savoir ne semblait pas s’éteindre, son enthousiasme demeurait au beau fixe. Je suivais cette relation entre lui et cette bande d’ex-étudiants de philo sans le sou, pour lesquels il avait toutes les questions du monde et une soif infinie de réponses, avec intérêt et émotion.
Car cet homme n’était pas seulement avide de savoir, il était surtout d’une humilité déconcertante, à une époque où dominait déjà l’arrogance. Ce gentilhomme d’un âge avancé buvait littéralement les paroles de jeunes gens sans grande expérience de la vie, ce qui aurait pu sembler contraire à l’ordre des choses. Avec eux, il était comme un enfant venant de naître, parfaitement ouvert et disponible à la compréhension du monde. Contrairement à la grande majorité des hommes de son milieu, suffisants et présomptueux, il partait réellement du principe socratique que s’il y avait bien une seule chose dont il était certain, c’est qu’il ne savait rien. Et c’est cette sagesse admirable qui rendait possible son immense capacité à écouter les autres.
Alessandro De Roma
Enregistrée par François à la Taberna Cervisia de Porto Torres
24 septembre 2025
