Hier matin comprenant dans le miroir l’urgence de la situation, j’en conclus qu’il est largement temps d’agir, en l’occurrence de me trouver un coiffeur.
Sortant brusquement de chez Katia qui me loge à Alghero, aux abords du quartier de la Pietraia, je m’élance à l’aveugle dans la première rue venue, jusqu’à ce que je remarque un petit centre commercial modeste
, en préfabriqué beige avec des publicités vissées il y a une bonne dizaine d’années au mur, qui me semble tout à fait en accord avec mon esthétique.
Un escalator sans marches, inventé pour les caddies, me monte lentement jusqu'à à la zone commerciale au-dessus du supermarché, qui se résume à un café, un magasin de prêt-à-porter pour dames et dans un recoin encombré par vingt ans de présence, m’expliquera-t-elle plus tard, le salon de Luciana, que cette originaire de Porto Torres a intitulé Arriccia Spiccia, formule évoquant l’idée de se faire friser les cheveux vite fait bien fait, mais qui est aussi certainement un hommage aux oursins de Sardaigne, les ricci, dont l’animal en italien, par un énorme glissement de sens, a donné les capelli ricci, c’est-à-dire les cheveux ondulés, c’est-à-dire l’exact contraire d’une coupe oursin de type Sex Pistols.
Mais n’ayant pas encore éclairci ces mystères de l’idiome outralpin, je m’approche avec méfiance et découvre une femme, la cinquantaine frisée avec mèche rose extra, un jean moulant sur des mules de Gala glissant sur le carrelage, et assez de maquillage pour justifier les magnifiques boucles d’oreille.
Elle est en train de sécher les cheveux courts et blancs d’une dame, mais je me permets quand même, n’ayant pas vu marqué Parrucchiere, de lui demander si elle coupe bien les cheveux. Elle me répond que là, vous croyez que je fais quoi ? Je m’empresse de m’excuser de cette question idiote, tentant de m’en sortir en expliquant que je n’étais pas certain que le salon coiffasse aussi les hommes (c’est-à-dire ceux de mon genre, aux questions souvent peu pertinentes). Elle me dit que ce n’est rien, qu’elle fait tout le temps cette blague, et me donne rendez-vous dans dix minutes, le temps d’en finir avec son habituée.
Enfin installé, nous digressons d’abord longuement sur mes choix de style capillaire, moi dans un italien de hall de gare albanais et elle avec l’assurance de celles qui taillent dans la kératine depuis plusieurs générations. Puis comprenant qu’à présent nous sommes seuls dans un salon qui ressemble au désordre de sa chambre d’enfant idéale, peluches et coussins et tas de fringues parsemés ça et là, nous nous mettons comme il sied chez le coiffeur à parler de nos enfants.
Je lui révèle ainsi que je suis l’heureux père d’une grande fille de 22 ans, et elle me fait l’honneur de me raconter un peu l’évolution de sa paire de jumeaux, puis l’arrivée du troisième avec dix ans d’écart. Afin d’entretenir le feu de la conversation, je suppose tout haut que pour ce deuxième accouchement elle aurait peut-être souhaité une fille. Tout à fait, me répond-t-elle, revenant illico, comme pour éviter le sujet, sur le parcours de ses trois gars, dont elle est très fière, malgré ce projet de pizzeria commune ayant pris l’eau au bout de sept ans. Mais à présent qu’ils font fours séparés, tout est rentré dans l’ordre.
Nous enchaînons ainsi les révélations, jusqu’à ce que les mots se fassent encore plus intimes, et que Luciana se sente prête à me confier la suite:
Je n’ai pas de fille, mais j’adore acheter des colliers, des foulards aux marchands des plages, et un jour il y en avait un, avec sa fille, sur la promenade du bord de mer. Je lui achète d’abord un bracelet de cauris, et puis passant devant un petit magasin de jouets pas loin, je repense à la petite. J’achète une poupée, en revenant je lui offre, et j’ai vu comme ça leur a fait plaisir, à elle et aussi au père.
Je le voyais souvent, ce grand sénégalais, parfois avec sa fille, parfois avec sa femme qui était enceinte. Les mois passent et un jour de promenade il m’annonce qu’il a eu une autre fille. Je le félicite, mais lui a quelque chose de plus à me dire. Il m’explique qu’il lui a donné mon nom, qu’il l’a appelée Luciana.
Je rentre à la maison, et je ne peux plus m’arrêter de pleurer. Mais qu’est-ce que tu as ? me dit mon mari. Alors je lui dis que cet homme que je ne connais pas, qui vient de loin pour travailler ici, a donné mon nom à sa fille qui venait de naître. Lui aussi en est tombé de sa chaise, il n’en revenait pas.
Je n’ai peut-être pas eu de fille, mais il y a quelque chose entre moi et cette jeune sénégalaise. Parfois quand je prie je pense à elle. Je ne l’imagine pas bébé. Je l’imagine déjà enfant, de l’âge de celle à qui l’ai offert la poupée.
Fran¢ois Beaune
